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LE VENTRE DE PARIS d’Emile Zola [contre-profil d’une œuvre]

C’est l’histoire d’un type qui se fait magistralement baiser la gueule par un quartier tout entier... Un peu carrément comme Jean Macquart, qui, dans La Terre, se faisait enfler par tous les orifices et les habitants de son bled.

LE VENTRE DE PARIS d’Emile Zola [contre-profil d’une œuvre]

Explications :

Florent (dont c’est le nom de famille et dont on ne connaîtra jamais le prénom) s’évade du bagne en Guyane où il avait été déporté par erreur.

Flashback !!!

Alors qu’il se promène tranquillement dans la rue, il est pris dans une fusillade menée par les soldats de Louis-Napoléon Bonaparte lors du coup d’État du 2 décembre 1851. Un mouvement de foule plus tard et Florent est piétiné. Alors il décide de faire une petite sieste sur le pavé. Lorsqu’il reprend connaissance, il est couvert par le cadavre d’une jeune femme qui lui a sans doute servi de bouclier humain. Bon là, du coup, il panique un peu :

Jusqu'au soir, il rôda, la tête perdue, voyant toujours la jeune femme, en travers sur ses jambes, avec sa face toute pâle, ses grands yeux bleus ouverts, ses lèvres souffrantes, son étonnement d'être morte, là, si vite.

Si l’on rajoute que le bougre était toujours puceau à trente ans (un peu carrément comme un autre célèbre bagnard de littérature du reste), cette mésaventure n’allait pas arranger son problème d’assurance vis à vis de la gent féminine.

Le soir, sans savoir comment, encore dans l'ébranlement des scènes horribles de l'après-midi, il se trouva rue Montorgueil, chez un marchand de vin, où des hommes buvaient en parlant de faire des barricades. Il les accompagna, les aida à arracher quelques pavés, s'assit sur la barricade, las de sa course dans les rues, se disant qu'il se battrait, lorsque les soldats allaient venir. (...) Vers onze heures, il s'assoupit; (...) Lorsqu'il se réveilla, il était tenu par quatre sergents de ville qui le bourraient de coups de poings. Les hommes de la barricade avaient pris la fuite. Mais les sergents de ville devinrent furieux et faillirent l'étrangler, quand ils s'aperçurent qu'il avait du sang aux mains. C'était le sang de la jeune femme.

C’est ce qu’on appelle dans le jargon « ne pas avoir de bol »... ou être un personnage d’Emile Zola, ce qui est un peu pareil.

Flashforward !!!!

Arrivé miraculeusement sans plus un sou en poche à Paris avec de faux papiers, dénutri et épuisé, il est repêché quasi agonisant sur le bord de la chaussée, par Mme François, une maraîchère qui, comme chaque jour avant l’aube, se rend aux Halles en carriole pour y vendre ses légumes.

Une fois sur place, elle lui présente  qui, Claude Lantier, le jeune peintre de L’Œuvre, tradition familiale oblige, l’emmène boire un canon parce que c’est important le petit-déjeuner. Claude en profite également pour lui faire faire le tour des différents pavillons dans cette abondance de bouffe, ce tourbillon de couleurs et d’odeurs aussi enivrantes qu’écœurantes alors que Florent crève de faim et de sommeil et qu’il n’aspire qu’à retrouver son demi-frère, Quenu, charcutier de son état. C’est d’ailleurs de cette opposition entre la misère du personnage pris dans une sorte de malaise et de vertige face à l’opulence (l’alcool à jeun n’arrangeant pas les choses) que naîtra, dès le tout début du roman, l’antagonisme entre Florent, et sa maigreur presque cadavérique, et le trop-plein indigeste jusqu’à l’indécence des halles, ce monstre vorace qui l’engloutit et le rejette en même temps.

Lâché ensuite par son compagnon artiste pas encore raté et suicidaire, il erre, hagard et impuissant, emporté par le flot de gens et de nourriture. Il tente de fuir des entrailles de la bête sans jamais y parvenir, la peur de se faire choper par les flics chevillée au peu de conscience des choses qui lui reste, se paume en cherchant la boutique de son frère et croise le chemin de deux femmes dont il a vaguement souvenance que Claude lui a parlé : Mademoiselle Saget, une petite vieille, lange de pute en chef du quartier, et Madame Lecoeur, la fromagère, affairée à dégueuler copieusement sur la jeune Sarriette, sa nièce marchande de fruits, et sur Gavard, son beau-frère volailler, qu’elle ne peut pas saquer vu qu’il n’a pas voulu d’elle après la mort de sa femme car elle était trop maigre (et pas du tout parce que c’était un brin dégueulasse vis à vis de sa sœur dont le corps n’était même pas encore froid).

Gavard qui fait justement son apparition et que Florent connaissait d’avant son arrestation. Le marchand de volailles accepte ainsi de l’accompagner jusqu’à chez son frère, tout en lui expliquant que, sans le savoir, il a passé la matinée avec le neveu de sa belle-sœur (putain, arrêtez avec les liens familiaux les gars : j’ai mal au crâne).

Flashback !!!

La mère de Florent, après la mort de son premier mari (et père Florent, donc, c’est logique) se remarie avec un dénommé Quenu. De cette union naît un fils qui grandit au Vigan, loin de son grand frère, envoyé à L’Ecole de droit à Paris par leur mère pour devenir avocat. Sauf qu’à la mort de son second mari, la mère se retrouve méchamment dans la merde financièrement. Alors elle cumule les boulots, se serre la ceinture ainsi qu’à son deuxième rejeton, le privant ainsi de tout confort matériel mais aussi de toute forme de tendresse maternelle, ses propres privations l’ayant rendue aigrie et mauvaise à la longue, pour permettre au premier de continuer ses études. Ce n’est qu’à sa mort que Florent rencontre véritablement son petit frère, âgé alors de douze ans. Apprenant la maltraitance dont il a été victime et culpabilisant à mort, il décide plus ou moins de l’adopter, rentre à Paris avec lui, abandonne le droit et se lance dans la scolarisation à domicile et l’aide aux devoirs pour subvenir à leurs besoins. Et ça fonctionne : Quenu grandit bien, jovial et épanoui quoiqu’un peu con. Au bout d’un moment, Florent tente même de reprendre ses études de droit mais il tombe malade (tiens, c’est du Zola) et abandonne définitivement l’idée de terminer son cursus. Il trouve un boulot de prof et son petit frère, n’étant définitivement pas fait pour étudier, décide de chercher du travail. Sauf qu’aucun ne lui convient, jusqu’à ce que le fameux Gavard d’un peu plus haut, le type qui tient la rôtisserie en face de chez eux, propose de prendre le garçon sous son aisselle. Et c’est ainsi que Quenu décide de devenir cuistot.

Ces années furent pour Florent un long rêve doux et triste. Il goûta toutes les joies amères du dévouement. Au logis, il n'avait que des tendresses. Dehors, dans les humiliations de ses élèves, dans le coudoiement des trottoirs, il se sentait devenir mauvais. Ses ambitions mortes s'aigrissaient. Il lui fallut de longs mois pour plier les épaules et accepter ses souffrances d'homme laid, médiocre et pauvre. Voulant échapper aux tentations de méchanceté, il se jeta en pleine bonté idéale, il se créa un refuge de justice et de vérité absolues. Ce fut alors qu'il devint républicain.

Stabilité familiale, éducation… Ils commencent par apprendre à lire, comme ils savent pas s’arrêter, ils craquent. Ils apprennent à écrire, et voilà... La pente fatale !*

Et dix ans après avoir recueilli son petit frère...

Il devint un de ces orateurs illuminés qui prêchèrent la révolution comme une religion nouvelle, toute de douceur et de rédemption. Il fallut les journées de décembre pour le tirer de sa tendresse universelle. Il était désarmé. Il se laissa prendre comme un mouton, et fut traité en loup. Quand il s'éveilla de son sermon sur la fraternité, il crevait la faim sur la dalle froide d'une casemate de Bicêtre.

L’air d’un con quand même...

Ne voyant pas Florent rentrer à la maison, Quenu commence à flipper. Il va au cimetière histoire de vérifier s’il ne reconnaît pas son frère parmi les morts de la fusillade et ce n’est que huit jours plus tard qu’il apprend que Florent a été arrêté. Il tente de supplier leur oncle, un charcutier du nom de Gradelle, de jouer de son influence pour sauver son grand frère mais il l’envoie clairement se faire foutre en lui expliquant qu’il avait qu’à pas être républicain, que c’est quand même bien fait pour sa gueule de sauterelle lookée SDF.

Alors, comme ce type est carrément trop sympa, Quenu s’installe chez lui. Il fait une grosse dépression et quand son oncle lui balance que Florent est déporté en Guyane, ça lui fait une sorte d’électrochoc : Quenu sort de sa torpeur et apprend la charcuterie. Sa tante meurt, Gradelle embauche une jeune femme pour tenir la boutique, Lisa Macquart, sœur de Gervaise de l’Assommoir et de Jean de La Terre et de La Débâcle, fille d’Antoine de La Fortune des Rougon, et tante de Claude de L’Œuvre, de Jacques de La Bête Humaine, d’Etienne de Germinal et d’Anna de Nana. Tout le monde tombe sous son charme, Quenu le premier.

Les idées de Lisa étaient que tout le monde doit travailler pour manger; que chacun est chargé de son propre bonheur; qu'on fait le mal en encourageant la paresse; enfin, que, s'il y a des malheureux, c'est tant pis pour les fainéants. C'était là une condamnation très-nette de l'ivrognerie, des flâneries légendaires du vieux Macquart. Et, à son insu, Macquart parlait haut en elle; elle n'était qu'une Macquart rangée, raisonnable, logique avec ses besoins de bien-être, ayant compris que la meilleure façon de s'endormir dans une tiédeur heureuse est encore de se faire soi-même un lit de béatitude. Elle donnait à cette couche moelleuse toutes ses heures, toutes ses pensées.

Une Macquart qui ne se saborderait pas toute seule donc.

Lisa et Quenu se friendzonent mutuellement, jusqu’à que l’oncle Gradelle meure aux fourneaux. Lisa gère le déplacement du cadavre pour que les gens croient qu’il est mort dans son lit et Quenu hérite de la boutique (avec Florent aussi, techniquement). Lisa finit ensuite par trouver le pognon que le vieux planquait à la cave. Alors Quenu et Lisa décident de se marier, Lisa ajoutant au trésor les sous qu’elle avait elle-même hérité de sa maîtresse qui l’avait emmené avec elle de Plassans à Paris et dont elle était la bonniche avant de se faire embaucher par Gradelle.

Le seul problème quand on essaie de cacher quelque chose dans Les Halles c’est que ça finit irrémédiablement par se savoir : ainsi, un soir, les époux Quenu entendent une femme leur tailler un costard, expliquant à qui veut bien l’entendre que Gradelle est mort dans la cuisine et pas dans sa chambre. Alors allez savoir si c’est un des commis qui a bavé ou si c’est Lisa elle-même vu qu’elle voulait déménager, mais toujours est-il que Quenu accepte de dépenser une (grosse) partie du trésor pour qu’ils ouvrent une nouvelle boutique. Et là, la réussite est totale.

Tenez, ajoutait Lisa, dans ses heures d'expansion, j'ai un cousin à Paris… Je ne le vois pas, les deux familles sont brouillées. Il a pris le nom de Saccard, pour faire oublier certaines choses… Eh bien, ce cousin, m'a-t-on dit, gagne des millions. Ça ne vit pas, ça se brûle le sang, c'est toujours par voies et par chemins, au milieu de trafics d'enfer. (...) Nous autres, nous savons au moins ce que nous mangeons, nous n'avons pas ces tracasseries. On n'aime l'argent que parce qu'il en faut pour vivre.

Par contre sa sœur, elle s’en contre-cogne.

C’est dans ce contexte que, quelques années et une fille plus tard, Florent refait surface...

Flashforward !!!

Dans la boutique des Quenu-Gradelle, Florent rencontre sa nièce, Pauline, 5 ans (qui sera par la suite l’héroïne de La Joie de Vivre), mais surtout sa belle-sœur, désormais plus connue sous le surnom de la belle Lisa. Et Quenu, qui adore son grand frère (et pour cause), d’exulter :

— Ah! saperlotte, (...) !

Militons quelques instants pour la réhabilitation de ce magnifique mot.

Mais malgré la joie des retrouvailles...

Ils suaient la santé; ils étaient superbes, carrés, luisants; ils le regardaient avec l'étonnement de gens très-gras pris d'une vague inquiétude en face d'un maigre. Et le chat lui-même, dont la peau pétait de graisse, arrondissait ses yeux jaunes, l'examinait d'un air défiant.

Gras VS maigres, round two !

Les Quenu installent l’ex-bagnard dans la chambre de leur vendeuse Augustine, au cinquième étage, il manque de crever de fièvre et d’épuisement puis, remis sur pieds, Lisa tente de lui donner sa part d’héritage, qu’il refuse. En contre-partie, il leur demande de le nourrir et de le loger et Lisa décide de faire croire à tout le monde qu’il s’agit de son cousin Florent (du prénom du type, mort dans ses bras, dont il a volé les papiers) plutôt que du demi-frère de son mari en cavale (bizarrement).

Tout se passe plutôt bien, Florent raconte les détails sordides de son évasion au milieu de la fabrication des boudins, mais au bout d’un moment, ça commence légèrement à gaver Lisa de voir que, bien au chaud dans la charcuterie, son beau-frère est tombé dans une sorte de langueur confinant à la paresse. Et ça, les glandeurs, on sait qu’elle n’aime pas trop la Lisa. Alors elle lui fait accepter un boulot de remplaçant de l’inspecteur du rayon poissonnerie, en congé longue maladie, boulot trouvé par Gavard, qui, dans un esprit constant de contradiction en politique, trouve super marrant qu’un type en fuite soit catapulté représentant de l’État.

Au pavillon de la marée, entre autres poissonnières plus ou moins hostiles à son égard (plutôt plus que moins d’ailleurs), il rencontre les Méhudin. Et dans la famille Méhudin, je voudrais la vieille, la fille cadette Claire, et la fille aînée, Louise aka la belle Normande ex-BFF de la belle Lisa.

Flashback !!!

Les deux femmes, ayant habité la même maison, rue Pirouette, étaient des amies intimes, très-liées par une pointe de rivalité qui les faisait s'occuper l'une de l'autre, continuellement. (...) Elles se surveillaient toutes deux. La belle Lisa se serrait davantage dans ses corsets. La belle Normande ajoutait des bagues à ses doigts et des noeuds à ses épaules.

Classe, bon goût et distinction.

Quand elles se rencontraient, elles étaient très-douces, très-complimenteuses, l'oeil furtif sous la paupière à demi close, cherchant les défauts. Elles affectaient de se servir l'une chez l'autre et de s'aimer beaucoup.

Du réalisme de l’hypocrisie des rapports entre individus femelles.

Mais un jour où la belle charcutière est passablement exaspérée par l’obstination continuelle de son beau-frère à ne rien glander et toutes les colporteuses de ragots qui défilent dans sa boutique, c’est la belle Normande qui prend. Et d’amies elles deviennent ennemies pour une sombre histoire de boudin moyen, de poisson pas frais.

Où l’on comprend toute l’étendue de la sérénité des rapports humains entre les femmes des Halles. Par exemple : la vieille Saget, Madame Lecoeur et la Sariette sont occupées à médire sur Florent. Là, débaroule la belle Normande comme une furie pour leur raconter comment la charcutière vient de l’agresser verbalement sans aucune raison (c’est vrai que ce n’est pas du tout elle qui a lancé les hostilités avec son histoire de boudin). Mais le débat revient sur le soit-disant cousin providentiel et sa place chez et dans la Quenu. Puis la poissonnière se barre « un peu calmée, (...) bonne fille au fond, lassée d'en avoir trop conté. Quand elle ne fut plus là, madame Lecoeur dit sournoisement:

— Je suis sûre que la Normande aura été insolente, c'est son habitude… Elle ferait bien de ne pas parler des cousins qui tombent du ciel, elle qui a trouvé un enfant dans sa boutique à poissons.

Et BIM !

Elles se regardèrent en riant toutes les trois. Puis, lorsque madame
Lecoeur se fut éloignée à son tour:
— Ma tante a tort de s'occuper de ces histoires, ça la maigrit, reprit la Sarriette. Elle me battait quand les hommes me regardaient. Allez, elle peut chercher, elle ne trouvera pas de mioche sous son traversin, ma tante.

Et re-BIM !

Mademoiselle Saget eut un nouveau rire. Et quand elle fut seule, comme elle retournait rue Pirouette, elle pensa que « ces trois pécores » ne valaient pas la corde pour les pendre.

Et BIM-BIM-BIM !

D'ailleurs, on avait pu la voir, il serait très-mauvais de se brouiller avec les Quenu-Gradelle, des gens riches et estimés après tout. Elle fit un détour, alla rue Turbigo, à la boulangerie Taboureau, la plus belle boulangerie du quartier. Madame Taboureau, qui était une amie intime de Lisa, avait, sur toutes choses, une autorité incontestée. (...) La vieille demoiselle (...) dit le plus grand bien de la charcutière, se répandit en éloges sur la propreté et sur l'excellence de son boudin. Puis, contente de cet alibi moral, enchantée d'avoir soufflé sur l'ardente bataille qu'elle flairait sans s'être fâchée avec personne, elle rentra décidément, l'esprit plus libre, retournant cent fois dans sa mémoire l'image du cousin de madame Quenu.

Je n’ai plus envie de faire partie de la même espèce que vous.

Flashforward !!!

Au milieu de la poiscaille et après de magnifiques altercations, Florent finit par obtenir un semblant de respect et il devient également le précepteur de Muche, le petit bâtard au langage particulièrement fleuri de la belle Normande. Belle Normande qui envisage à un moment donné d’en faire un père pour son gamin et puis finalement pas. Du coup, ils deviennent amis et Florent, expert en psychologie féminine, se confie à elle :

Alors, pendant des soirées, il fallut qu'il racontât tout ce qui lui était arrivé. Elle tremblait que la police ne finît par le découvrir; mais lui, la rassurait, disait que c'était trop vieux, que la police, maintenant, ne se dérangerait plus. Un soir, il lui parla de la femme du boulevard Montmartre, de cette dame en capote rose, dont la poitrine trouée avait saigné sur ses mains. (...) il était rentré en France, avec la songerie folle de la retrouver sur un trottoir, par un beau soleil, bien qu'il sentît toujours sa lourdeur de morte en travers de ses jambes. Peut-être qu'elle s'était relevée, pourtant. Parfois dans les rues, il avait reçu un coup dans la poitrine, en croyant la reconnaître. (...) Et il ne voulait plus d'autre femme, il n'en existait plus pour lui. Sa voix tremblait tellement en parlant d'elle, que la Normande comprit, avec son instinct de fille amoureuse, et qu'elle fut jalouse.
— Pardi, murmura-t-elle méchamment, il vaut mieux que vous ne la revoyiez pas. Elle ne doit pas être belle, à cette heure.
Florent resta tout pâle, avec l'horreur de l'image évoquée par la poissonnière. Son souvenir d'amour tombait au charnier. Il ne lui pardonna pas cette brutalité atroce, qui mit, dès lors, dans l'adorable capote de soie, la mâchoire saillante, les yeux béants d'un squelette. Quand la Normande le plaisantait sur cette dame « qui avait couché avec lui, au coin de la rue Vivienne, » il devenait brutal, il la faisait taire d'un mot presque grossier.

En même temps, elle l’a un peu cherché... Z’êtes pas sympas les meufs avec ce pauvre Florent.

Comme il est nourri, logé, vêtu, blanchi par les Quenu, Florent reverse l’intégralité de son salaire à l’inspecteur qu’il remplace. Et dans le même temps il commence à fréquenter la cave à vin de Monsieur Lebigre où se réunissent des républicains, finit par carrément s’y installer et devient peu à peu une sorte de chef planifiant une future insurrection. Il essaie ainsi de convertir à ses idées son demi-frère mais Lisa sonne très rapidement la fin de la récré en rappelant son mari à l’ordre :

— Pour faire plaisir à ceux qui n'ont rien, il faudrait alors ne pas gagner sa vie… Certainement que je profite du bon moment et que je soutiens le gouvernement qui fait aller le commerce. S'il commet de vilaines choses, je ne veux pas le savoir. (...) Tu te souviens, aux élections, Gavard disait que le candidat de l'empereur était un homme qui avait fait faillite, qui se trouvait compromis dans de sales histoires. Ça pouvait être vrai, je ne dis pas non. Tu n'en as pas moins très-sagement agi en votant pour lui, parce que la question n'était pas là, qu'on ne te demandait pas de prêter de l'argent, ni de faire des affaires avec ce monsieur, mais de montrer au gouvernement que tu étais satisfait de voir prospérer la charcuterie.

Le comité de campagne Les Républicains aux élections présidentielles 2017 approuve ce message.

Il tente aussi de rameuter Claude qui a déjà tendance à crever ses toiles quand il ne les trouve pas réussies (c’est-à-dire souvent) et qui nous donne des nouvelles de sa mère, Gervaise :

Claude dit que sa mère ne voyait plus la charcutière depuis longtemps. Il donna à entendre que celle-ci avait quelque honte de sa soeur mariée à un ouvrier; d'ailleurs, elle n'aimait pas les gens malheureux. Quant à lui, il raconta qu'un brave homme s'était imaginé de l'envoyer au collège, séduit par les ânes et les bonnes femmes qu'il dessinait, dès l'âge de huit ans; le brave homme était mort, en lui laissant mille francs de rente, ce qui l'empêchait de mourir de faim. (...)
— (...) Moi, je ne dors guère la nuit. Toutes ces sacrées études que je ne peux achever me trottent dans la tète. Je n'ai jamais fini, jamais, jamais.

Je te confirme : jamais.

Du coup, Claude est moyen chaud pour se lancer en politique et préfère réagencer la devanture de la boutique de sa tante ce qui n’est pas du goût de tout le monde...

— (...) La dinde, surtout, lui parut si indécente, qu'elle me flanqua à la porte, pendant qu'Auguste rétablissait les choses, étalant sa bêtise. Jamais ces brutes ne comprendront le langage d'une tache rouge mise à côté d'une tache grise… N'importe, c'est mon chef d'oeuvre. Je n'ai jamais rien fait de mieux.

Dis-le pour rire.

... Ou suivre et peindre Cadine et Marjolin, deux gamins abandonnés, recueillis et élevés par Les Halles qui ont grandi ensemble et qui finissent par faire des cochoncetés dans tous les coins...

(...) il annonçait un art original qu'il sentait venir, disait-il, et qu'il se rongeait les poings de ne pouvoir révéler. (...) Ce serait le succès du Salon, mon cher, un succès à tout casser, un vrai tableau moderne celui-là.

Wait and see, Claude.

... Ou emmener son pote Florent à la campagne manger une omelette chez madame François, la maraîchère qui l’avait ramassé au début de l’histoire et qui propose à plusieurs reprises à l’ancien bagnard de venir s’installer avec elle...

— Venez, si vous avez jamais quelque chagrin, dit-elle doucement.

Ce qui, a posteriori, n’aurait pas été trop con comme idée.

... Ou lui expliquer « la bataille des Gras et des Maigres » c’est-à-dire comment il finira par se faire enfler :

Il voyait là tout le drame humain; il finit par classer les hommes en Maigres et en Gras, en deux groupes hostiles dont l'un dévore l'autre, s'arrondit le ventre et jouit.
— (...) Depuis le premier meurtre, ce sont toujours les grosses faims qui ont sucé le sang des petits mangeurs… C'est une continuelle ripaille, du plus faible au plus fort, chacun avalant son voisin et se trouvant avalé à son tour… (...) En principe, (...) un Gras a l'horreur d'un Maigre, si bien qu'il éprouve le besoin de l'ôter de sa vue, à coups de dents, ou à coups de pieds.
— Eh madame François? dit Florent.
Claude fut très-embarrassé par cette question. Il chercha, balbutia:
— Madame François, madame François… (...) C'est une brave femme, madame François, voilà tout. Elle n'est ni dans les Gras ni dans les Maigres, parbleu!

De l’exception qui confirme la règle ou des limites d’une théorie ?

Pendant ce temps, Émile s’amuse à nous refourguer exactement la même description :

Quand les mannes s'étalèrent, Florent put croire qu'un banc de poissons venait d'échouer là, sur ce trottoir, râlant encore, avec les nacres rosés, les coraux saignants, les perles laiteuses, toutes les moires et toutes les pâleurs glauques de l'Océan.

Puis...

Une buée d'humidité montait, une poussière de pluie, qui soufflait au visage de Florent cette haleine fraîche, ce vent de mer qu'il reconnaissait, amer et salé; tandis qu'il retrouvait, dans les premiers poissons étalés, les nacres roses, les coraux saignants, les perles laiteuses, toutes les moires et toutes les pâleurs glauques de l'Océan.

Ouais bon, ok, non seulement c’est logique mais en plus c’est une figure de style, une antépiphore si je ne m’abuse... plus communément appelée « bouclage de boucle ».

Il se lâche aussi niveau lyrisme et métaphores significatives...

C'était comme des lacs endormis, au milieu desquels le reflet furtif de quelque vitre allumait la lueur argentée d'un flot.

Ça, ce sont les toits des Halles à la tombée de la nuit.

Jamais, d'ailleurs, elle ne voulut renoncer aux modes de son temps; elle conserva la robe à ramages, le fichu jaune, la marmotte des poissonnières classiques, avec la voix haute, le geste prompt, les poings aux côtes, l'engueulade du catéchisme poissard coulant des lèvres.

Et ça, c’est une vieille poissonnière des Halles.

... Et pousse parfois le polyptote un peu loin :

Son bras nu, qu'elle n'avait pas essuyé, ruisselait, frais de la fraîcheur de l'eau.

Fraîche qui rafraîchit ?

De son côté Marjolin qui, malgré une sexualité plutôt épanouie (voire débridée) avec sa sœur de lait Cadine, nourrit un crush secret pour la belle Lisa, tente de la violer. Mais elle se défend et lui éclate le crâne, le rendant encore plus neuneu (en plus de l’amnésie antèrograde).

Au milieu des coups de pute des adultes et entre deux pages de copies Du Contrat Social et d’écriture de mots à absolument par lourds de sens comme « tyranniquement » ou « anticonstitutionnel », Muche s’adonne à son autre passion : persécuter la petite Pauline, la fille de la grande rivale de sa mère (huge moment de cruauté enfantine inside). À tel point que, profitant de la terreur de la gamine, Mademoiselle Saget (toujours elle) réussit à lui extorquer des aveux concernant l’identité du soit-disant cousin de Lisa (huge moment de cruauté tout court inside) :

— (...) Alors, tu ne l'aimes pas, ton cousin Florent?
— Non, maman dit qu'il n'est pas honnête.
— Ah! tu vois bien que ta maman disait quelque chose.
— Un soir, dans mon lit, j'avais Mouton, je dormais avec Mouton… Elle disait à papa: « Ton frère, il ne s'est sauvé du bagne que pour nous y ramener tous avec lui. »

*Prrrouitttt* Explosion de foufoune de vieille.

Du coup, c’est l’effervescence : elle s’empresse de rejoindre ses deux cop’s spécialistes ès-Gossip dans la cave à fromages de la Lecoeur, fromages qui daubent leur race mais qui puent toujours moins que les fausses accusations abjectes des trois mégères. Durant leur conciliabule nauséabond, de suppositions en extrapolations, elles réécrivent l’histoire et la réalité à leur sauce, au détriment des autres, sans une once de remords et avec une délectation certaine pour les conséquences désastreuses que leurs commérages et leurs agissements corrélatifs pourront avoir.

Plus tard, Lisa, convaincue par l’autre vieille peau que la chute irrémédiable de Florent causera sa propre perte, se décide enfin à aller le balancer aux flics, en cachette de son mari, évidemment. Elle tente de se persuader qu’elle agit pour le bien commun, se rend à la préfecture, croise le marchand de vin Lebigre et Logre, deux potes d’insurrection de Florent, sans se demander ce qu’ils peuvent bien foutre là, prend son courage à deux mains... Et le policier de lui rétorquer qu’il est déjà largement au courant en lui mettant sous le nez un énorme dossier contenant moult lettres de dénonciation tant de Florent que de Gavard par approximativement tout le quartier.

Et ce qui devait arriver, arriva : la police débarque chez les Quenu, fouille la piaule de Florent, trouve les preuves qui lui manquaient et s’y planque en attendant son retour.

Alors qu’elles sont tranquillement installées pour assister aux réjouissances, laissant leurs stands et leurs marchandises en totale autonomie, les trois pouffiasses voient passer Gavard qui cherche Florent. Sa nièce, sous l’impulsion de deux autres pourritures, ne l’empêche pas de monter dans la chambre et donc de se jeter dans la gueule du loup :

— Laisse donc, grande bête! C'est bien fait pour lui. Ça lui apprendra à nous marcher dessus.

Grosses. Putes.

Alors forcément il se fait choper, pour port d’arme illégal en l’occurrence. Et lorsqu’il repasse devant elles dans la rue entre deux agents, il missionne la Sarriette :

— Prends tout, et brûle les papiers.

Elle s’emploie ainsi prestement à respecter les volontés de son oncle (faut dire qu’il y a du pognon en jeu) avec sa tante et Mademoiselle Saget évidemment collées à ses basques. Elles trouvent l’argent, se le partagent tant bien que mal et, une fois les poches pleines, ne prennent absolument pas soin de cacher ou de détruire les documents compromettants. Gavard est donc déporté à Cayenne.

Quant à Florent, il est arrêté et condamné au bagne, encore...

Et il en est limite soulagé parce qu’il a pris conscience, grâce à Claude et des pigeons égorgés, qu’il n’aurait sans doute pas été capable d’aller au bout de son projet. Pourtant, il peine à comprendre la provenance et l’exacerbation de cette haine à son encontre au point de le sacrifier (deux indices : tu es maigre et tu n’es pas des Halles) :

(...) il se disait que les Halles étaient complices, que c'était le quartier entier qui le livrait. Autour de lui, montait la boue de ces rues grasses.

Les trois radasses sont au spectacle, la vieille Méhudin exulte, la belle Normande a quand même les boules, Monsieur Lebigre obtient enfin le droit d’accoler un bureau de tabac à son bar où se déroulait toutes les réunions des conspirateurs pour service rendu (soit « avoir vendu Florent comme une petite salope » en euphémisme politiquement correct)...

... et Claude est hors de lui :

Il injuriait les Gras, il disait que les Gras avaient vaincu.

« Pendant quinze jours, il ne fut question dans Paris que du complot des Halles » ... Et puis la vie reprend son cours normal, comme si la présence de Florent l’avait profondément bouleversée, son passage dans Les Halles n’ayant finalement été qu’un anecdotique incident. Il n’y était qu’un intrus, un étranger à cette communauté qui n’a et n’aurait jamais vraiment voulu de lui, une quantité négligeable cristallisant pourtant tous ses maux, une sorte de greffon rejeté par un organisme monstrueux, par ce ventre sans cerveau et sans cœur enfin. Alors la belle Normande et la belle Lisa se réconcilient aux yeux de tous et tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes...

— Enfin, on est en train de mettre bon ordre à tout ce micmac. Je vous le disais, vous vous rappelez : « Il y a un micmac chez les Quenu qui ne sent pas bon. » Vous voyez si j'avais le nez fin … Dieu merci, le quartier va pouvoir respirer un peu. Ça demandait un fier coup de balai; car, ma parole d'honneur, on finissait par avoir peur d'être assassiné en plein jour. On ne vivait plus. C'étaient des cancans, des fâcheries, des tueries. Et ça pour un seul homme, pour ce Florent… Voilà la belle Lisa et la belle Normande remises; c'est très-bien de leur part, elles devaient ça à la tranquillité de tous.

Dixit la vieille raclure, convaincue de l’authenticité de sa réalité alternative.

Et Zola m’a fait perdre toute foi en l’humanité. Encore.

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