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LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN d’à-peu-près Alphonse Daudet (voire Paul Arène)...

Il était une fois un homme qui, selon la formule consacrée, n’avait pas de chance avec ses chèvres.

LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN d’à-peu-près Alphonse Daudet (voire Paul Arène)...

En effet, il avait beau les caresser et les aimer très fort (trop fort, peut-être ?), elles finissaient systématiquement par lui échapper dans la montagne où elles se faisaient irrémédiablement dévorer par le loup.

Au bout de la sixième qui préférait mourir dans d’atroces souffrances aux accès de tendresse de son propriétaire, ce dernier décida d’en prendre une encore plus jeune. Mais attention : pas par lassitude vis à vis des chèvres plus âgées et expérimentées, que nenni ! Le vieux bougre n’agissait que dans un souci de protection parfaitement altruiste et bienveillant, afin que l’animal puisse mieux s’habituer à la captivité, accessoirement se soumettre et développer un bon gros syndrome de Stockholm, exactement comme dans La Belle et La Bête.

Ainsi, cette fameuse toute nouvelle petite chèvre ayant une longue robe de poils blancs et soyeux (et Monsieur Seguin une imagination débordante), elle se retrouva affublée du nom de Blanquette (Blanche-Neige étant déjà pris et Noireaude complètement con).

LA CHÈVRE DE MONSIEUR SEGUIN d’à-peu-près Alphonse Daudet (voire Paul Arène)...

Passée la période dite fusionnelle du nouveau couple contre-nature « toi, moi, l’herbe du pré et la haie d’aubépines contre l’humanité », et malgré les espoirs tacites de Monsieur Seguin, la petite chèvre se mit pourtant inévitablement à s’ennuyer sec.

En effet, n’ayant pas grand-chose d’autre à glander, elle regardait longuement la montagne en soupirant, faisant sien le proverbe qui dit que l’herbe est toujours plus verte ailleurs (et l’adage selon lequel une chèvre a besoin de gambader, de ne plus rester attachée si bien explicité dans le célèbre essai sur la condition des bovidés d’élevage de Gad Elmaleh).

N’y tenant plus, un matin que Monsieur Seguin était en train de la « traire », elle en vint à lui avouer son désir de liberté. Le vieil homme, qui avait sans doute légèrement abusé des champis pour se taper un débat philosophique avec une chèvre, eut beau tenter de négocier, de l’effrayer avec l’histoire de la Renaude, sa prédécesseur alcoolique, qui s’était fait dévorer par le loup au point du jour, et la nullité de ses chances de survie mais rien n’y fit : Blanquette était déterminée à aller dans la montagne, dut-elle payer sa désobéissance de sa vie.

Cependant, Monsieur Seguin était, de son côté, complètement déterminé à protéger son investissement à poils longs contre ses prédispositions naturelles et sa ridicule lubie obsessionnelle. Ainsi, comme la réponse la plus évidente à une envie d’affranchissement et de grands espaces est une privation totale de liberté, le vieil homme décida tout bonnement d’enfermer sa chèvre dans l’étable comme un vulgaire poulet de batterie plutôt que d’établir un compromis en lui donnant la permission de 16h pour aller « gombader » dans la montagne, l’ingénue ne risquant rien dans la journée puisque le loup s’était visiblement engagé contractuellement à n’attaquer qu’à la nuit tombée. Mais le pauvre chevrier avait oublié que l’étable possédait une fenêtre. Ainsi, dès qu’il en eut condamné la porte, Blanquette se précipita au dehors par cette ouverture malencontreusement omise.

Et là, quelle joie, quel bonheur, toute la montagne l’accueillit : les arbres, les ruisseaux, les bosquets lui firent des fêtes, à croire que les substances hallucinogènes consommées par Monsieur Seguin se trouvaient en réalité dans l’eau ou dans l’air. Mais Blanquette s’en fichait de recevoir des caresses non consenties de la part des mélèzes et autres conifères : elle savait bien qu’il y a des limites à l’invraisemblance, si délirante soit-elle, qu’elle n’était pas chez Tolkien et que les arbres auraient du mal à la courser pour la violer (contrairement à son geôlier déviant et même si les assauts répétés du vieux bougre ne l’avaient pas pour autant rendue docile voire insensible à toute forme d’agression).

La chevrette, rompue à l’exercice, esquivait, toute occupée qu’elle était à se goinfrer de tous les végétaux qui tombaient sous sa dent sans se soucier de leur comestibilité (la pauvresse n’avait sans doute pas vu Into The Wild). Elle était enfin libre ! Elle se tapa même un chamois, derrière un fourré, et ce fut, somme toute, une bonne journée pour la petite chèvre de Monsieur Seguin.

Pourquoi ne demanda-t-elle donc pas l’asile à la meute de son plan-cul du moment ? Se fit-elle magistralement refouler ? Était-elle suffisamment compatible pour un accouplement mais pas assez pour intégrer le groupe ? Suffisamment naïve pour ne pas savoir que certains chamois n’ont qu’un respect tout à fait relatif vis à vis des petites chèvres faciles ? Son désir de liberté était-il si puissant qu’il l’avait aveuglée au point qu’elle ne vit pas se profiler le danger que sa solitude allait irrémédiablement finir par impliquer ? Seule la montagne le sait... Et toujours est-il que la biquette était seule au moment où la nuit commença à tomber.

C’est alors qu’elle entendit retentir dans la vallée la trompe de Monsieur Seguin qui, sans aucun commentaire à connotation sexuelle, la suppliait de revenir, le vieux pédozoophile toxicomane ayant tout de même mis toute une journée à s’apercevoir que sa chèvre adorée avait disparu. Et, comme en échos à la trompe, le hurlement du loup se fit également entendre. Le loup ou la trompe, la mort ou la vie, les sévices corporels ou... les sévices corporels, la liberté ou l’esclavage charnel, la peste ou le choléra, avoir des bras en mousse et le cul qui gratte ou être poursuivi toute la journée par soixante canards, l’œuf ou la poule, et si le conseil Jedi avait permis à Anakin d’accéder au rang de Maître... Tant de choses se bousculaient dans la tête de la pauvre petite chèvre !
 

Elle prit cependant la décision de rester, préférant mourir libre à vivre enfermée... parce qu’il n’y avait évidemment pas de solution alternative à base de liberté conditionnelle. Dans la foulée, elle décida donc d’affronter le loup, sans espoir d’une quelconque victoire (faut pas déconner, on n’est pas chez Disney) mais juste pour tenter d’égaler le record de la Renaude, la sangria caprine, qui l’avait combattu jusqu’à l’aube, avant de périr joyeusement éviscérée.

Elle se tint prête et le vil prédateur se jeta sur elle, prenant un malin plaisir sadique non dissimulé à la blesser sans la tuer, à carrément jouer avec sa nourriture en somme alors que sa maman le lui avait toujours formellement défendu. Entre deux salves, la vaillante biquette broutait quelques brins de cette herbe si délicieuse, goûtant ainsi métaphoriquement à cette liberté chérie pour laquelle cette sombre conne s’apprêtait à mourir, dès fois qu’on n’ait pas compris l’astuce. Enfin, elle vit les dernières étoiles disparaître et poindre le jour. Elle s’alanguit alors comme une petite coquine et accueillit la mort comme une délivrance.

In loving memory

In loving memory

Et oui...

As-tu bien compris la subtile mise en garde, petite gourgandine velue de peu de vertu qui pourrait avoir l’impudence de nourrir quelque velléité d’affranchissement ?

Sache te contenter de la sécurité que t’apporte le mâle auquel tu appartiens et subis ses volontés sans discutailler. Car si d’aventure, tu venais à envisager de te libérer de son joug, les quelques instants de plaisir que tu goûterais te conduiraient inéluctablement à la souffrance et la mort.

Bisous !

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